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À Van der Lubbe
assassiné
« En face de l’esclavage des consciences, il n’y a que deux attitudes
possibles :
ou DEBOUT (avec Van der Lubbe),
ou A QUATRE PATTES, avec le bétail votant,
paradant, payant et massacrant. »
(Le Semeur du 15 septembre 1933)
En 1933 était créé en France un Comité Van der
Lubbe, en soutien de ce jeune révolutionnaire et de son courageux acte solitaire
: si l’initiative en revient à André Prudhommeaux, l’anarchiste
Alphonse Barbé (1885-1983) y a aussi joué un rôle important.
Né à Vannes, en Bretagne, titulaire du seul certificat d’études
primaires, ouvrier meunier, puis représentant pour la vente à crédit,
Alphonse Barbé part en 1912 à Paris travailler comme triporteur.
C’est là qu’il embrasse l’idée anarchiste, après
avoir entendu Sébastien Faure parler à la tribune d’un meeting.
Entre-temps devenu marchand ambulant en Bretagne, il est de retour à Paris
en 1914, à l’approche de la guerre, convaincu que la classe ouvrière
organisée déclenchera une grève générale insurrectionnelle
contre l’imminent fratricide. Ses espoirs, comme ceux de tant de ses camarades,
sont déçus par la trahison des leaders socialistes et syndicalistes,
et il n’échappe pas à la mobilisation.
Blessé au front en septembre 1915, il déserte un an plus tard et
se cache à Paris où, sous une fausse identité, il milite
contre la guerre et pour l’anarchisme. Arrêté en juin 1917
avec d’autres camarades pour avoir publié un numéro
clandestin du Libertaire, il est condamné à trois ans de prison ; libérable
avec l’amnistie d’octobre 1919, il est arrêté à sa
sortie de prison et replonge un an pour désertion. À sa libération,
il rejoint sa compagne à Caen, et retourne faire les marchés. La
Révolution russe le décide un temps à participer aux activités
du parti communiste, mais il revient très vite sur cette erreur.
En 1923, Barbé fonde Le Semeur de Normandie, organe de libre
discussion,
qui est alors l’un des rares journaux à prendre parti pour les objecteurs
de conscience, qui commencent à s’organiser en France à cette époque.
Rebaptisé en 1925 Le Semeur contre tous les tyrans, organe bi-mensuel
de culture individuelle, il paraîtra jusqu’en novembre
1936.
Après l’incendie du Reichstag à Berlin, le 27 février
1933, André Prudhommeaux publie dans la Correspondance internationale
ouvrière du 25 mars la traduction d’un article de Spartacus,
l’organe
de l’Opposition ouvrière de gauche néerlandaise (LAO), qui,
un peu plus d’une semaine après l’incendie, décrivait
la véritable personnalité et les motifs de Marinus van der Lubbe,
contredisant radicalement tout ce qui était écrit dans la presse
ouvrière aussi bien que bourgeoise, où il était présenté comme
un instrument des nazis. Les auteurs de cet important témoignage affirment
n’avoir aucune raison de douter des motivations anticapitalistes de Marinus,
puisqu’ils jouissaient « il y a peu de temps encore du privilège
d’entretenir des relations avec lui ». Impressionné par la
lecture de cet article, Barbé décide de le republier dans son propre
journal : « Ce fut pour moi une effarante et douloureuse stupeur d’apprendre
le bourrage de crâne que nous avions subi, que la vérité sur
l’acte de l’incendiaire du Reichstag était, malgré les
apparences, d’une tout autre valeur que celle que nous avait fourni une
presse affolée et aussi mensongère que la presse capitaliste […].
Nous nous associons au geste de nos amis de la Correspondance internationale
ouvrière pour dénoncer cette scandaleuse malpropreté » (Le
Semeur du 22 avril 1933)
Dès septembre 1933, un Comité International Van der Lubbe étudie,
analyse et confronte toutes les calomnies lancées contre Marinus ; Alphonse
Barbé, qui en est le trésorier, écrit dans Le Semeur du
9 septembre : « En ouvrant cette campagne nous avons conscience de servir
la vérité ; nous ne nous faisons nulle illusion sur le verdict
qui attend Van der Lubbe, nous savons qu’il paiera de sa vie son geste
désintéressé, c’est donc moins pour le sauver que
pour sa mémoire que nous le défendrons, car elle symbolise pour
nous […] la conscience de l’homme en face de ses responsabilités
historiques. Van der Lubbe rejoint les objecteurs en brisant avec le conformisme
social et révolutionnaire ; avec les dogmes collectifs. »
Le 15 septembre paraît un numéro spécial du Semeur « pour
la défense de Van der Lubbe », qui sera tiré à 10 000 exemplaires, et qui contient notamment la traduction de la brochure-manifeste
du Comité hollandais, Marinus van der Lubbe, prolétaire
ou provocateur ?, et d’une partie de la correspondance de Marinus (deux lettres d’avril
1931 écrites lors de son séjour à Berlin, une lettre de
juin 1932 écrite de la prison d’Utrecht, et plusieurs de ses lettres écrites
de sa prison à Berlin, à l’été 1933).
En octobre, Marinus van der Lubbe, prolétaire ou provocateur
? est repris en brochure,
tirée à 5 000 exemplaires, et Barbé entame la publication,
dans Le Semeur, du Journal de route de Van der Lubbe, écrit pendant son
voyage fait en 1931 à travers l’Europe centrale. Le Semeur publiera
des articles sur Marinus van der Lubbe jusqu’en février 1935.
Le 10 janvier 1934, Alphonse Barbé est en train d’achever la publication
de ce récit de voyage, en une brochure intitulée Le
Carnet de route d’un sans-patrie, quand il apprend
que Marinus van der Lubbe vient d’être
décapité. Il écrit alors, pour l’ajouter à sa
brochure, le court texte, à la fois nécrologie et hommage,
que nous reproduisons ci-dessous.
*
* *
À Van der Lubbe assassiné
Cette brochure était en préparation, lorsque nous parvint la nouvelle
de l’assassinat légal d’une des plus belles et plus pures
figures du mouvement révolutionnaire.
N’ayant pu, malgré des tortures sans nom prolongées durant
plusieurs mois, avoir raison de la volonté de l’héroïque
militant, Hitler, rageur et impuissant, lui a fait payer de sa tête son
courage et sa probité.
Il est mort aussi simplement qu’il avait vécu, comme absent de l’abominable
comédie qui se déroulait autour de lui. Ayant fait le sacrifice
de sa vie, vouant un profond mépris tant à ses juges en service
commandé, qu’à certains démagogues dont l’un
réclama sa tête, il a gardé jusqu’au
bout le silence du juste.
Il ne suffisait pas qu’il ait innocenté ses co-accusés ;
qu’il ait pris pour lui, seul, les responsabilités ; qu’il
ait, par son courage, sauvé leur vie ; qu’il ait payé de
sa mort son geste courageux, puisque des individus cherchent encore à salir
ce vagabond héroïque qui, en libérant sa conscience, sauva
l’honneur de la classe ouvrière en déroute
devant Hitler et ses troupes.
Il est vrai, qu’avant lui, de nombreux révoltés ont connu
ces haines, ces anathèmes, ces honteux lâchages, ces perfides calomnies
; c’est qu’il ne faut pas que du troupeau émerge celui qui
marque, par son destin, la distance qui sépare le serf de l’homme
libre et montre toute la bassesse et l’ignominie des foules à genoux
devant les despotes !
C’est parce qu’il voulut sortir de cette mer de boue qu’on
tente d’étouffer, avec l’homme d’action, la conscience
qu’il fut. Mais son silence parle plus haut que tous les bêlements,
tous les braiements, tous les mensonges, parce qu’il est celui d’un
révolté qui, mort, fait encore trembler
les pleutres et les tyrans.
Aussi, plus que jamais, sommes-nous décidés à faire rendre
justice à VAN DER LUBBE, à travailler à la réhabilitation
de sa mémoire, à démasquer les faux apôtres, les politiciens,
les démagogues pour lesquels il reste l’ennemi ; il faut que tous
ceux qui ont un esprit qui n’est point serf des dogmes et des contraintes,
nous aident à ressusciter de son tombeau celui que la lâcheté humaine
y a précipité ; VAN DER LUBBE vivra pleinement,
parmi nous, vivant exemple dont chacun se voudra digne.
Nous te jurons, VAN DER LUBBE, puisque tu es mort pour
nous, de poursuivre l’œuvre
que tu as commencée. Ce sera notre contribution à ton souvenir.
A. BARBÉ.
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